Odontologie et Toxicomanies #1

Un monde sans drogue : cela semble difficile à imaginer. A l’heure où la lutte policière et judiciaire est dans l’impasse; à l’heure où beaucoup de pays se posent la question de la dépénalisation, voire de la légalisation du cannabis; à l’heure où ouvrent les premières salles de shoot; à l’heure où de nouvelles drogues font leur apparition sur le marché, il est intéressant pour le chirurgien-dentiste de se questionner sur le sujet.

D’abord parce que c’est un professionnel de santé au contact des populations et que cela l’amène de facto à soigner des consommateurs de drogues. Ensuite car c’est un scientifique qui trouvera sûrement un intérêt à la compréhension des interactions biologiques entre le système nerveux central et les substances psycho-actives.

TABAC & ALCOOL

Bien que leurs mécanismes d’action soient différents, ces deux substances psycho-actives ont une caractéristique commune d’importance : ce sont des drogues légales et en vente libre. L’alcool est considéré par beaucoup de poly-toxicomanes comme LA plus dangereuse, tant au niveau physique qu’au niveau social.

Les patients alcoolo-tabagiques s’exposent à des risques de maladies parodontales, carieuses ainsi qu’à des lésions cancéreuses de la sphère oro-pharyngée.

Effets de l'alcool et du tabac sur les dents
Patient alcoolo-tabagique et dépressif de 61 ans.

Pour le lecteur qui souhaiterait en savoir plus, nous conseillons la lecture des articles ci-dessous :

CANNABIS

La consommation de cannabis reste importante en France (comme ailleurs en Europe) et particulièrement chez les jeunes. Fumé, ses effets s’apparentent à ceux du tabac, auquel sa consommation est fortement associée et dont les effets parodontaux ne sont plus à prouver.

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Mais le principal effet du cannabis dans la cavité buccale est une xérostomie qui devient chronique en même temps que ne le devient la consommation du produit. Nous avons déjà parlé de l’importance et des rôles protecteurs de la salive et nous savons que cette sécheresse buccale expose le sujet à la destruction des tissus dentaires que sont l’émail et la dentine.

A lire : Pourquoi le cannabis donne-t-il la bouche pâteuse?

De plus, certains consommateurs présentent des troubles de la personnalité les rendant plus négligeant et moins observant vis à vis des traitements dentaires. On note également des cas de résistance aux anesthésiques locaux.

Un article du très sérieux British Dental Journal fait le tour de la question : cliquez ici.

COCAÏNE / CRACK

Bien que très variable d’un pays et d’une tranche d’âge à l’autre, on peut considérer, grosso modo, que de 2 à 10% des adultes consomment plus ou moins régulièrement de cette substance. La cocaïne agit en empêchant la recapture de la dopamine au niveau des synapses du système nerveux central (SNC). Elle est généralement prisée, plus rarement injectée.

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Patient de 31 ans, fumeur de crack.

Le crack, puissant mélange de cocaïne, de bicarbonate de sodium et d’ammoniaque, entraine rapidement les usagers qui le fume dans une déchéance physique et sociale qui commence bien souvent par la perte des dents pour raisons parodontales :

Association Between Periodontitis and the Use of Crack Cocaine and Other Illicit Drugs.
Antoniazzi RP, Zanatta FB, Rösing CK, Feldens CA.  Periodontol. 2016 Jul 8:1-15

Difficile, en revanche, de supposer que ces patients suivront assidûment nos recommandations sur l’utilisation quotidienne des brossettes inter-dentaires…

ECSTASY, AMPHÉTAMINES & DÉRIVÉS

L’ecstasy (à l’origine MDMA mais on parle aujourd’hui de Crystal ou Crystal Meth) augmente la présence de sérotonine et de dopamine dans les synapses en bloquant leur recapture.

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Elle est consommée sous forme de pilules ou cachets aux couleurs et aux motifs rigolos… jusqu’à un certain point! Car le MDMA provoque une hyperactivation des noyaux moteurs en charge des muscles masticateurs. Résultat : une énorme dose de bruxisme dans chaque cacheton. Vous pouvez voir des vidéos ici, ou encore .

Les conséquences pour le chirurgien-dentiste sont importantes en termes de symptomatologie :

  • sécheresse buccale
  • spasmes et douleurs musculo-articulaires
  • attrition sévère des tissus dentaires
  • destruction des prothèses
  • morsures linguales/jugales sévères

Il est bon de se rappeler que bon nombre de nos patients sont sous l’effet de drogues ayant des mécanismes d’action similaires, sur prescription de leurs médecins : anxiolytiques, hypnotiques, neuroleptiques, anti-dépresseurs…

HEROÏNE

La plus puissante et la plus destructrice des drogues est un opiacé, un morphinique. Outre les risques de dépendance, de surdosage, de malnutrition et de pathologies associées, les héroïnomanes réguliers présentent des tableaux bucco-dentaires particulièrement sévères.

Réhabilitation orale et toxicomanies
Réhabilitation orale d’un patient de 45 ans, ancien héroïnomane, sevré et ré-inséré.

CONCLUSION

Quelque soit le produit consommé, la consommation périodique qu’en fait l’usager doit être évaluée et faire l’objet d’un monitoring régulier car l’effet-dose (corrélation positive entre la gravité des effets et la dose consommée) est une caractéristique commune à toutes les drogues.

Face à l’usager de drogues, le praticien doit rester prudent et prendre en considération :

  • Les traitements substitutifs à base de méthadone ou de Subutex® (buprénorphine) et leurs éventuelles interactions médicamenteuses
  • Les risques de contaminations croisées (Hépatites, VIH…)
  • Aux réactions comportementales du patient (état de manque) et les séquelles psychologiques des addictions
  • La faible observance des patients (réduire au maximum le nombre de séances)
  • Le risque de vol de produits pharmaceutiques ou de matériel au sein du cabinet

Enfin, – et c’est d’une importance cruciale pour notre profession – le sucre, en activant exactement les mêmes circuits neuronaux dits « de la récompense », est désormais considéré comme une drogue.

A suivre…

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2 commentaires sur “Odontologie et Toxicomanies #1”

  1. Olivier

    Merci pour ce partage sur la toxicomanie. Si j’étais Dieu j’allais enterrer ces substances nocives et laver la cervelle des humains habitant la terre. Ces images reflètent la réalité.Parfois on est impuissant face aux Néo de la cavité buccale. Poursuivons la sensibilisation de la population surtout qui vient nous voir dans les cabinets dentaires.
    Une fois encore merci thedentalist.
    OLIVIER

    Répondre
    • thedentalist

      Cher Olivier,
      Nous ne sommes ni des juristes, ni des théologiens mais des scientifiques humanistes. En cela, nous devons rester objectifs en tentant de comprendre et surtout ne pas juger. Sensibiliser sans culpabiliser est difficile mais c’est le seul moyen de faire passer nos messages. La deuxième partie de l’article à paraitre bientôt devrait vous donner quelques pistes supplémentaires de réflexion sur ce sujet sensible…
      A bientôt.

      Répondre

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