Comment Soigner ses Proches?

En tant que chirurgiens-dentistes, nous sommes régulièrement sollicités par nos proches pour que nous les soignions. Certains sont des parents (plus ou moins proches) , des amis (plus ou moins proches), des confrères (plus ou moins proches) et parfois tout cela en même temps (ex : la femme d’un ami médecin, elle-même dentiste et amie de votre frère).

Mais tous les soignants le savent : soigner des proches est souvent un casse-tête. A tel point que certains praticiens ont décidé de ne plus le faire du tout.

Quelles sont donc les problématiques? Comment éviter les pièges?

1- TROUVER LA BONNE DISTANCE ÉMOTIONNELLE

Soigner un membre de sa famille fait resurgir, de manière inconsciente, des émotions extrêmement puissantes et la bonne distance émotionnelle est beaucoup difficile à trouver lorsque l’on soigne son père, sa mère, son enfant etc.

La première et principale difficulté lorsque l’on soigne un proche est de retrouver le détachement émotionnel, nécessaire à l’établissement d’un diagnostic parfois complexe et à la réalisation d’actes médico-chirurgicaux parfois invasifs.

Sur le fauteuil, ce type particulier de patient aura lui aussi des comportements émotionnellement perturbés. Il va volontiers se permettre des manifestations (physiques et/ou verbales) tout à fait singulières, pour ne pas dire familières, auxquelles nos patients habituels sont peu enclins : agitation, remarques désobligeantes, reproches faciles, exigences particulières…

2- GARDER SON ACUITÉ INTELLECTUELLE

« Quand ça foire, c’est toujours sur un proche! » Cela veut-il dire que le risque de complications ou d’évènements indésirables soit objectivement supérieur chez nos proches ou bien est-ce notre équilibre émotionnel perturbé qui nous fait commettre plus d’erreurs ou d’approximations?

Les perturbations émotionnelles vont provoquer chez le soignant des distorsions cognitives très variables mais que nous allons illustrer au travers de situations cliniques bien réelles :

  • 1er exemple : un patient âgé de 60 ans, consultait annuellement un chirurgien-dentiste de ses amis. Chacune des visites de contrôle consistait beaucoup plus en une discussion amicale sur des sujets triviaux (la famille, les copains, les vacances…) que sur des soins consciencieux et adaptés (« un p’tit détartrage, comme d’habitude! »). Après une quinzaine d’années de ce « suivi », le patient constate une détérioration de sa situation buccale et demande son avis à un autre praticien.

La maladie parodontale, non diagnostiquée et encore moins traitée va conduire à un plan de traitement implanto-prothétique lourd dont le patient se serait volontiers passé.

  • 2ème exemple : un chirurgien-dentiste de 45 ans consulte un de ses confrères pour le remplacement des dents maxillaires droites par des implants.

Le confrère consulté entreprend une étude méthodique du cas et, en plus de l’implantologie, propose un plan de traitement global permettant de répondre aux besoins parodontaux, restaurateurs, occluso-fonctionnels et esthétiques.

Le patient-confrère, refuse le plan de traitement proposé (qu’il juge inadapté) et conteste les éléments diagnostiques et les propositions thérapeutiques. Il décide d’abandonner les soins en cours de route pour s’adresser à un autre confrère.

  • 3ème exemple : une femme de 35 ans, fille d’un chirurgien-dentiste fraichement retraité, sollicite un rendez-vous rapide pour un simple détartrage auquel son père, praticien consciencieux au demeurant, l’avait habitué. Le rendez-vous est pris mais aucun soin n’est réalisé sans une évaluation méthodique de l’état de santé général de la patiente qui montre un sérieux facteur de risque parodontal (tabagisme particulièrement important).

Les atteintes parodontales débutantes confirment les suspicions du praticien que ne s’est pas laissé influencer ni par la demande pressante de la patiente, ni par les distorsions cognitives qu’a du subir son père, en son temps. Un traitement parodontal individualisé est proposé à la patiente.

3- PARLER DES HONORAIRES

Dans l’esprit des proches que nous soignons, le rapport aux honoraires est très variable. Certains considèrent que tout travail mérite salaire et insiste pour régler les honoraires habituels tandis que d’autres considèrent que les soins doivent être gratuits en vertu d’une coutume qui voudrait, par exemple, que les médecins soignent gratuitement leurs confrères et -soeurs.
Idem pour les membres de la famille qui n’ont pas toujours idée ni de l’étendue des travaux à réaliser, ni des moyens à mettre en oeuvre et qui considèrent eux aussi que la gratuité coule de source.

Si l’on sait que le sujet même des honoraires et matière à des distorsions cognitives, il n’est jamais recommandé de tourner autour du pot, avec qui que se soit. Il est même particulièrement important, dans le cas de soins pour des proches, de clarifier les choses avant la validation du plan de traitement.
Pour des soins simples et rapides : la question ne se pose pas vraiment car ce sera généralement soit offert, soit remboursé intégralement.
Pour les soins plus complexes et plus longs, des devis doivent être établis en évaluant précisément le temps à consacrer aux soins, le coût des fournitures, les avantages, les inconvénients, les risques etc.

Libre ensuite au praticien et au patient de s’entendre sur d’éventuels arrangements : prise en charge de certains frais par le confrère soigné (implants, frais de laboratoire…), ristournes éventuelles, échéanciers de paiement…

CONCLUSION

Les difficultés rencontrées par les praticiens lorsqu’ils décident de soigner des proches sont une réalité. Dans certains pays, les collèges professionnels de chirurgie-dentaire recommandent même, en dehors des soins mineurs et des urgences, d’éviter de soigner ses proches.
Laissons plutôt à chacun le soin de décider s’il se sent en mesure d’accomplir la tâche qui lui incombe dans les meilleurs conditions possibles, aussi bien pour lui même que pour la personne soignée.

Si vous décidez de soigner des proches, il semble important de faire ce qu’il y a à faire comme pour n’importe quel autre patient. Ni plus, ni moins. D’où l’importance d’avoir des protocoles diagnostics et thérapeutiques et de s’y tenir, sans exception.

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2 commentaires sur “Comment Soigner ses Proches?”

  1. Max360

    C’est pas simple de soigner ses proches en effet ! Moi je réserve ça aux choses simples (encore jamais pratiqué d’éviction carieuse, de traitement endodontique ou encore d’avulsion) pour toutes les raisons évoquées dans l’article.
    Mais je trouve ça très stimulant, ça permet de donner le meilleur de soi-même, de travailler dans des conditions relax (je le fais toujours en dehors de mes créneaux habituels, sans patient prévu derrière) et d’avoir un retour plus honnête sur le ressenti du patient (même si parfois ça tourne à la chochoterie :p).

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    • thedentalist

      Salut Max,
      Merci pour ton témoignage qui confirme que soigner ses proches n’est pas chose aisée. Mais tes efforts pour le faire malgré les difficultés est tout à ton honneur. Je pense personnellement -mais ça n’engage que moi – que c’est notre devoir, sauf bien sûr quand les soins à réaliser sortent de notre domaine compétence. C’est un challenge, c’est vrai, mais faisons preuve d’empathie et mettons-nous à la place de notre patient-ami-parent : comprendrait-il, alors qu’il a manifestement confiance en nous plus qu’en n’importe quel autre praticien, que nous refusions sèchement de nous occuper de lui?
      Je te rejoins également quand tu dis que les critiques post-opératoires (et parfois per-opératoires) sont plus exacerbées que pour nos patients habituels.

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