La Médecine et l’Argent

L’argent est un sujet de préoccupation majeur pour tout un chacun. Mais c’est aussi un tabou considéré comme plus puissant que la sexualité ou la mort. En conséquence, il n’est jamais abordé de façon frontale. Les origines et les conséquences psychologiques de notre rapport à l’argent sont contradictoires, ambiguës et complexes.

En tant que profession libérale, les médecins-chrirugiens-dentistes sont confrontés à la problématique des honoraires. Nous disons d’emblée « problématique » malgré qu’il soit fréquent d’entendre des praticiens clamer haut et fort : « Moi, je n’ai – mais alors – au-cun problème avec l’argent! » On est en droit de penser qu’il s’agit pour eux soit d’une problématique résolue soit d’un déni. Car tout le monde à besoin d’argent.

Cette première partie de cet article s’intéressera aux rapports qu’entretiennent la médecine au sens large et l’argent.
La deuxième partie tentera de mettre en évidence des aspects plus spécifiques à l’exercice de l’odontologie.

LA CULTURE ET L’ARGENT

Dans notre tradition judéo-chrétienne, l’argent génère des comportements très ambivalents. Chacun d’entre nous doit, pour « gagner sa vie », gagner de l’argent. Sans argent, impossible de subvenir aux besoins d’une famille, de réaliser des projets, de faire face à ses besoins, prévus ou imprévus. Et on peut très vite remarquer les tendances qui poussent certains à l’accumulation, la thésaurisation, l’avarice, la domination, la corruption.
Les religions monothéistes, en particulier le catholicisme, fustigent l’argent dans la mesure où il est susceptible de devenir une sorte de divinité archaïque. Au-delà de la pratique de l’usure, la religion catholique combat l’attachement excessif à l’argent lorsqu’il apparaît comme une protection fallacieuse contre l’angoisse métaphysique.

Par ailleurs, les fantasmes inconscients qui gravitent autour de l’argent empêchent bien souvent d’avoir un regard lucide et objectif sur les rapports que nous entretenons avec lui et par son intermédiaire, sur les autres. La psychanalyse s’intéresse depuis toujours aux rapports qu’ont les hommes avec l’argent et a d’ailleurs établi un parallèle très clair avec les stades de développements psycho-affectifs du petit enfant vis-à-vis de son entourage.

Cliquez ici pour mieux comprendre la place de l’argent dans notre histoire et notre culture.

LE DILEMME DES HONORAIRES

Les honoraires – qui désignent la rémunération due aux personnes exerçant une profession libérale en échange de leurs services – se heurtent aux devoirs d’humanité et de générosité des médecins. La question se posait déjà à Hippocrate, qui avait flairé le problème. Il édictait ainsi :

« Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité.

Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me le demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire.

Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré et méprisé si j’y manque. »

Le Code de Déontologie des Chirurgiens-Dentistes, auquel nous prêtons également allégeance, précise un peu plus les relations complexes et protéiformes qui existent entre les Hommes de l’Art et l’argent. Dans un bon nombre d’articles, distillés au titre des Devoirs Généraux, au titre de l’Exercice Professionnel, et surtout dans les 5 derniers articles des Devoirs des Chirurgiens-Dentistes envers les Malades.

Comme l’expriment, dans une forme excessivement profonde, nos confrères-auteurs du blog Hippocrate en la Cité : les honoraires ont toute raison d’être. Il ne devrait donc pas y avoir de problème. Pourtant…

L’ARGENT CORROMPT-IL (AUSSI) LA MEDECINE ?

« La médecine c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin; par les pauvres, on a tout du voleur. »
Céline – Voyage au Bout de la Nuit.

 

A tous ceux qui doutent que l’argent puisse nous faire penser différemment, voire nous rendre mauvais, les travaux de Paul Piff sont très instructifs :

Un autre volet, rarement abordé, est le style de vie personnel du praticien. Certains aiment vivre dans la sobriété, d’autres dans le luxe et l’ostentation. C’est un choix personnel sur lequel l’empreinte psychologique et socio-culturelle est forte et il ne nous est pas permis de juger, d’autant plus qu’en matière de moyens financiers, il règne une relativité quasi-absolue qui veut que l’on trouve toujours plus riche ou plus pauvre que soi.
Mais chaque praticien devrait régulièrement se demander, en son âme et conscience, si le rapport qu’il entretient lui-même avec l’argent n’a pas une influence négative sur la qualité de son exercice et, in fine, sur la qualité de la relation avec ses patients.

L’indépendance de notre profession, que nous cherchons à défendre à tout prix, devrait nous rappeler que « l’argent est un bon serviteur mais un bien mauvais maître ».


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2 commentaires sur “La Médecine et l’Argent”

  1. Bedez Maxime

    Je ne pratique pas depuis longtemps, mais l’argent est un problème qui m’a frappé dès mon premier remplacement, et qui continue de m’ennuyer régulièrement.
    Tous les sujets relatifs à l’argent sont extrêmement débattus chez le chirurgien-dentiste : les cotisations, les impôts, les investissements, les cotations, les remboursements, les mutuelles, le tarif des prothèses, le dépassement, le NPC…
    Mais ce qui m’a le plus choqué jusqu’ici, c’est l’attitude que peuvent avoir certains patients vis-à-vis des tarifs qu’ils trouvent excessifs, quand bien même ils sont pris en charge intégralement. Difficile alors d’expliquer au patient pourquoi l’acte vaut telle somme, mais plus difficile encore d’accepter de devoir me justifier de percevoir un revenu en échange de mon travail.
    Selon moi, la politique des mutuelles a grandement aggravé le problème, notamment avec leur « tiers payant », qui fait presque culpabiliser le dentiste qui ne l’applique pas, le patient ne comprenant pas pourquoi il doit avancer de l’argent (le comble !).
    En parlant du tiers payant, je ne veux pas lancer un débat venimeux, mais le tiers-payant systématique du patient CMU-C le détache complétement du coût du soin. Bien que j’en comprenne la nécessité pour les patients qui ne pourraient pas avancer les frais, le problème est que le patient n’a plus aucune conscience du coût des soins. Il devient alors encore plus difficile de faire accepter au patient l’idée que certains soins ne sont pas pris en charge, et qu’ils devront payer.

    À côté de ça, on a toute une campagne de culpabilisation des chirurgiens-dentistes (entre autres professions) vis-à-vis de leurs revenus. Je suis toujours très étonné de voir qu’un doctorat, des dizaines de milliers d’euros d’investissements continus et tout un panel de connaissances pratiques et théoriques, ne suffisent pas à « justifier » d’un revenu supérieur au SMIC.

    J’ai récemment fait la lecture de La Grève (Ayn Rand), qui m’a donné beaucoup d’idées de réflexion sur les concepts de l’offre et de la demande, de la rémunération, du travail intellectuel, mais aussi de la dévalorisation des activités rémunératrices par la majorité.

    Bref, vaste sujet, on ne peut malheureusement pas éveiller chaque patient à cette problématique, ceux-ci étant largement plus influencés par l’économie nationale, les pratiques des mutuelles et les réformes régulières. Cependant, je pense qu’avoir une opinion claire et arrêtée sur ce sujet, dénuée de toute culpabilisation face au revenu, permet de gérer plus sereinement les différents aspects du problème (sans pour autant les accepter).

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    • thedentalist

      Cher Maxime,
      Merci et bravo pour ce commentaire réfléchi et sincère. Les arguments que tu apportes sont particulièrement bien exprimés et j’espère que, comme moi, les lecteurs apprécieront.
      Sur le fond, nous avons tous la même problématique : comment justifier nos honoraires aux yeux de nos patients? Nous seuls savons la difficulté de la pratique de notre métier, le cout faramineux de nos équipements, l’abnégation qu’exige la formation (initiale et continue), le coût de nos personnels, nos charges de fonctionnement… la liste est longue et tu as raison de noter que ces problématiques finissent toujours par émerger lorsque des praticiens se rencontrent. Est-ce spécifique à la médecine ou la dentisterie? Je ne le pense pas. Les discussions et les préoccupations liées à l’argent sont communes à toutes les catégories socio-professionnelles. Il suffit de tendre l’oreille au café du coin, au journal télévisé ou ailleurs…
      Est-ce l’organisation économique et politique des flux monétaires dans notre société « moderne » qui pose problème? Probable. Tu pousses la réflexion jusqu’au domaine philosophique en faisant référence à l’ouvrage d’Ayn Rand : La Grève. Et c’est peut être là que se noue le problème qu’ont les français avec l’argent. En effet, cet ouvrage, véritable Bible libérale (un peu excessive mais souvent pertinente) a été écrit dans les années 50 aux USA et a connu un succès mondial mais n’a jamais été traduite en France pendant plus de 50 ans. Une traduction pirate a vu le jour sur le net en 2009 et il a fallu attendre 2011 pour voir une traduction officielle en français. Faut-il y voir le rejet des français pour le mérite et la valeur travail?
      En tous cas, je crois que nous n’avons ni le temps ni l’envie de nous justifier, dans des atermoiements sans fin ou dans des arguments incompréhensibles, auprès de nos patients. En revanche, nous pouvons (et nous devons) sans cesse nous améliorer, persévérer, dépasser les attentes de nos patients, demeurer intègres et fiables, rester humains, dignes, serviables et courtois, bref : faire honneur à cette Médecine que nous avons la chance d’exercer.
      Ces derniers jours, les rétrospectives et les rebondissements de l’affaire Kerviel Vs. Société Générale, où les pratiques financières et les sommes en jeu donnent le vertige (ou la nausée), m’ont inspiré cette réflexion : le métier que nous avons choisi ne nous permettra jamais d’atteindre ces niveaux de fortune (ou d’infortune!) mais devrait toujours nous permettre, dans cet océan de corruption, d’être fiers de ce que nous faisons.
      Merci pour ton témoignage.
      Au plaisir de te lire.

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